La petite blonde avec une chaussette noire…

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[Récit de voyage]  à El Nido ( île de Palawan /Philippines)

 

Le site  ministériel « Conseils aux voyageurs » m’avait bien mise en garde : « L’infrastructure médicale est souvent très insuffisante en province. Certains ressortissants étant très isolés, il convient d’avoir à l’esprit que tout problème de santé, mineur en France, peut devenir très problématique aux Philippines, faute de pouvoir être soigné rapidement.« 

Ayant cet avertissement en tête, ma trousse à pharmacie est la seule chose que j’avais préparé consciencieusement. Peine perdue, il me manquait la trousse du parfait petit chirurgien…
Revenons sur les faits.

Lorsqu’on passe ses vacances sur l’île de Palawan et plus précisément dans le village d’El Nido, la principale attraction est de visiter le magnifique archipel de Bacuit. Des tours en bateau sont proposés et ni une ni deux, mon amie et moi réservons dès notre arrivée pour le lendemain. Levées à 7h pour un rendez-vous à 8h. 6 touristes, 3 membres d’équipage. Nous avons huit heures pour faire le tour des îles proposées. Premier stop et dernière plongée : Small Lagoon.

Pourquoi dernière ? Parce qu’après avoir été « quasiment poussée » à l’eau sur des coraux qui coupent comme des rasoirs, n’ayant pas eu le temps d’ajuster mon masque, ce dernier se remplit petit à petit d’eau. Premier réflexe : remonter à la surface pour le vider. Mais en passant d’une position horizontale à une position verticale, mon pied cogne quelque chose. Pas d’effroi, ce sera un bleu de plus. Mais par curiosité, je décide de m’arrêter pour jeter un œil. Je ne vois pas très bien, mais j’ai l’impression d’être éraflée. Ma copine me demande ce qui se passe, je lui dis « Me suis cognée« . Intrigué, un des jeunes touristes vient à moi pour regarder ma blessure sous l’eau. Il se relève et me dit « C’est grave. Il faut que tu remontes« . Face à mon attitude perplexe, il fait immédiatement signe au capitaine qui me fait remonter par l’un de ses boys.
Et là, c’est le drame. Le sang gicle d’un coup. Le capitaine passe de l’eau sur la plaie. C’est le moment où j’ai failli défaillir : ma chair ressort. Le 2e effet kiss cool ne va pas tarder lorsqu’il m’apprend qu’il n’y a pas de trousse à pharmacie et qu’il doit faire appel à un autre bateau. Je m’entends dire : « Reste calme… calme…calme  »

La boite à pharmacie arrive…

10 minutes après, me voici avec des pansements de fortune, un coton et de la Bétadine. Je ne ressens rien, aucune douleur et préfère en rire. D’ailleurs, le capitaine me certifie que ce n’est pas grave, « en trois jours ce sera parti ». Il couvre mon pied et on attend le retour des 5 autres touristes. Désormais, je ne verrai rien, ma journée va se dérouler sur le bateau, blessée. C’est seulement pour déjeuner et pour monter le flanc d’une colline que je me suis déplacée en prenant appui sur l’un des garçons. Mon bandage de fortune n’a pas tenu lors de cette ascension. Le capitaine déchire donc un vieux tee-shirt huileux découvert sur la plage, pour bander mon pied. Les touristes effrayés me disent qu’il vaudrait mieux ne rien mettre vu l’aspect hygiénique du tissu. Mais entre la vue de ma plaie béante et le tétanos, j’ai choisi…

Pied avec tissu et 5 jours après avec sac en plastique

Le temps passe, on continue à visiter les îles. Au bord d’une plage, clopin-clopant, un autre jeune capitaine de bateau, Félix, intrigué par ma démarche, vient à moi. Il demande à voir la blessure. Face à son insistance je lui montre. Et là, il clame qu’il faut vite aller au medical center pour faire des points de suture. Je ne sais pas si c’est à cause de mon pied ou une coïncidence de planning, mais notre bateau et le sien lèvent le camp suite à cette sentence.
Arrivée sur la plage, j’ai eu un traitement de star. On m’a porté du bateau jusqu’à une chaise où une vingtaine de personnes se sont affairées autour de moi. Les enfants, les vieux, tout le village me souriait et me regardait avec condescendance. Une vieille femme surgit avec une trousse et un ciseau. Et là je prends peur car je ne veux  pas me faire recoudre, sans stérilisation, à la vue de tous. Mon sang fait un tour quand je lui demande si elle est docteur et qu’elle me répond non. Et là désespérée, je regarde autour de moi, cherchant le jeune français pour lui dire d’arrêter le massacre. Il prend aussi peur et impose les compresses qu’il m’a apportées au lieu des cotons de la femme. Une fois le bandage fait, Félix revient, me porte pour me dire qu’il m’amène au dispensaire. Toute la foule applaudie face à ce jeune héros et ouvre le passage. Je me crois dans un feuilleton sur Tf1, au moment du happy end. Le dispensaire de bonnes sœurs est effrayé par ma blessure et refuse de m’aider, je dois voir un docteur.

4 h d’attente plus tard.
Et oui… entre temps, le docteur retraité en vacances sur l’île et appelé à la rescousse… mais il a eu un accident de voiture. Mêmes les scénaristes de Tf1 n’auraient pas ajouté autant d’obstacles…
Donc, j’attends sur la terrasse de notre « hôtel ». Tout le monde s’inquiète, je pâlis à l’idée de me faire faire des points de suture vu les conditions. Puis j’ai un coup de barre. Je ne sais pas si c’est mon pied ou le soleil, mais je ne ressens aucune force, me sens pas très bien. Par chance, je connaissais un couple résidant à El Nido qui vient me rejoindre. Le mari décide de m’accompagner chez le médecin ce qui me rassure fortement. Arrivés chez notre médecin à la retraite, on découvre que son cabinet est une petite cabane faite en nipa et en bois, avec des rangées de médicaments et des petites bêtes… Bref, c’est trop improbable pour être réaliste et pourtant si. Et là, je m’imagine à la place d’un soldat de guerre au fin fond de la jungle qu’il faut recoudre avec les moyens du bord. Je n’ai plus qu’à serrer les dents. Mon ami me tient par l’épaule en me disant d’être courageuse et qu’il me décrira l’opération plus tard. Vous imaginez bien que j’ai fermé les yeux ! Bref, ce fut très douloureux, j’en avais les larmes aux yeux. Il a glissé sa seringue partout sous la peau, m’a charcuté, retiré la chair intoxiquée par les coraux (C’est leur moyen de défense de balancer des substances toxiques…), et repoussé les petites bêtes qui se posaient sur ma plaie avec son jet d’eau. Il faut bien nettoyer avant de refermer…

Verdict du médecin : pas de plage ni de sable pendant 3 jours. Ça tombe bien, on est sur une île tropicale. Et se laver avec un sac en plastique autour du pied. Après ce délai, c’est à moi de décider si je veux pourrir mes vacances ou cicatriser plus lentement.
Vous attendiez ces vacances pour vous remettre en forme, faire du sport, nager et vous vous retrouvez immobilisée à noyer votre chagrin dans un verre de Mai-Tai.
Le soir, j’étais épuisée. Sous antibiotiques, je n’ai pas dormi de la nuit. Bouffées de chaleur, malaise, nausées, j’ai cru que j’étais infectée, que c’était la fin. Puis ça c’est calmé vers 5h du mat ou j’ai dormi 1h, réveillée par l’arrêt du ventilo. Et oui, 6h du mat’: heure officielle de l’arrêt de l’électricité. Youpi tralalala.

Tout le charme de l’île (coupures d’eau, douche à l’aide d’une bassine et absence d’électricité de 6h à 14h dont des coupures de 10 min à 2h pendant les autres plages horaires) et le bonheur de la vie sans nucléaire devient vite un calvaire quand on est handicapée. Entre le ventilo à l’arrêt, la privation de lumière qui me fait heurter le pied contre les meubles, le déplacement à cloche-pied dans l’appartement car impossible de poser le pied à terre, les coupures d’eau qui m’empêchent de nettoyer le sable autour de la blessure, les prouesses techniques pour empêcher l’eau de la douche de toucher le pied… Voilà pour les détails domestiques.
Pour le côté vacances à la plage : ne pas se baigner, éviter le contact avec l’eau salée et le sable fin qui pourrait s’incruster et infecter la plaie est de l’ordre d’une mission impossible.

La blessure de guerre

D’où le port de ma chaussette noire pour éviter le plus possible le contact avec l’eau, le sable et le soleil. Le must quand on est au bout du monde dans un décor paradisiaque. J’ai donc goûté à l’enfer.

Bref, je suis devenue en quelque sorte un « boulet » pour ma compagne de voyage : je vis au ralenti et fais ralentir les autres. Mais j’ai eu la chance d’avoir une fidèle amie qui s’est révélée être une délicate nurse.

Une semaine après, nous partons sur l’île de Boracay faire la fête. Je m’inquiète car je ne vois aucune amélioration de mon pied pour cette dernière étape. A l’aéroport, j’arrive de moins en moins à marcher, mon pied gonfle et ne supporte plus ma tong. A force de poser le pied sur le talon, le mollet durcit et petit à petit, il se paralyse. Je commence à paniquer. Il me faut absolument d’autres chaussures pour me soulager. On finit par trouver des grosses sandales qui accomplit cette tâche. Ma démarche change et s’améliore même si je reste encore gênée.

Il faut savoir qu’aux Philippines, ce sont des petits avions qui vous transportent et le poids est très surveillé. D’une, on ne doit pas dépasser les 10 kilos de bagage et de deux, les philippins vous pèsent. Dans un contexte plus inconfortable que chez le médecin : habillée, avec votre sac, pas à jeun et devant tout le monde. L’affichage du poids en gros en rouge brillant sonne le début de ma dépression…

Arrivées sur la plage de notre cottage, une personne nous indique le chemin pour y accéder. Entre la chaleur, le poids de mon sac à dos, mon pied et le chiffre de mon poids en tête, le trajet me parait démesuré. J’ai beaucoup de peine et je ne comprends pas pourquoi un tricycle ne peut nous déposer à l’entrée. Réponse : pas accessible autrement.

Dans la chambre, on se change et je met la dernière tenue propre et jamais portée jusqu’à ce jour pour me sentir bien. En marchant, je m’aperçois que j’ai des tâches vertes sur les jambes et les pieds, dus certainement à l’encre de mon sac en plastique où sont déposés mes bandages et médoc. Je décide d’aller me nettoyer dans l’eau. Vous ne devinerez jamais : l’eau est polluée d’algues vertes fluo de la la même couleur que mes marques… C’est donc tachetée que nous nous asseyons à un bar plutôt « haut de gamme » et où je m’aperçois que ma nouvelle tenue a aussi été imprégnée de taches vertes et bleues. Je soupire. Le pied continue à enfler. Avec mon look de touriste allemand, chaussette noire avec grosse sandale affreuse, j’écoute une chanson romantique à faire pleurer les chaumières. Jusqu’alors, j’avais pris cette histoire avec un certain flegme britannique, mais là ça en est trop : je craque et pour la première fois je pleure. Mon amie me console avec un verre et un sac de glaçons pour mon pied qui n’arrive plus à entrer dans la sandale.

Le lendemain, on se retrouve au medical center de l’île pour retirer les fils. Une jeune femme en tee-shirt rose que je prends pour une infirmière mais qui est docteur s’avance pas vexée avec une pince à épiler… Je demande une anesthésie mais non, elle n’a pas, je dois prendre mon mal en patience. Une pince à épiler… brrr.
Bref, elle tire, elle tire, car un fil résiste. Mon amie demande une pause vu mes yeux embués et mes « Aie » prolongés. Elle finit par tout retirer, c’est pas jojo. Mais c’est fini. Encore une dernière journée interdite de plage et ensuite je pourrais y retourner. Seulement, vous savez quoi ? Le jour où j’ai pu être une vacancière comme toutes les autres ou presque (je garde ma chaussette noire lors de mes déplacements), un typhon est annoncé. Et Donc 4 jours sans plage jusqu’à notre retour à Manille. Elle est pas belle la vie ?

Clin d’œil à mon grand frère : « Le Grand blond avec une chaussure noire » :

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